Un prophète est un film qui montre l'univers carcéral, sans frein, ni tabou. Jacques Audiard excelle dans ce rôle de critique d'une société qui vise à enfermer des personnes, sans se soucier, une fois mises à l'écart, de leur devenir. Une atmosphère lourde et pesante exsude de ce film, appuyée par la présence d'acteurs, pour la plus part inconnus du grand public. Mimétisme entre les acteurs et les personnages : le jeune Malik El Djebena, frêle condamné de dix-neuf ans, sort caïd de la prison. Tahar Rahim, alias Malik, entre dans le cinéma par une porte inconnue pour en ressortir certainement plein de gloire.
Jacques Audiard sait manier la fiction et le réel pour traduire toute la pesanteur de la détention. Dicté par un script de pure fiction, Un prophète est ponctué de scènes quotidiennes du milieu carcéral, témoins de la dureté de cet univers. La première demi-heure du film est d'ailleurs consacrée à la découverte de ce monde, pendant laquelle le réalisateur laisse le spectateur seul, dans une atmosphère assourdissante. Peu de dialogues, comme si les images parlaient d'elles-mêmes. On se croirait presque dans un documentaire. Audiard balaie tous les recoins de la prison. L'entretien du délinquant avec son avocat avant l'incarcération (moment d'explication de la procédure), l'arrivée au centre de détention avec la visite médicale et la visite administrative. Ensuite, le détenu rejoint sa cellule, on le voit dans les ateliers effectuant son travail, aller en promenade puis retour à la cellule. On peut retrouver une présentation de ce type dans le film 9 m² réalisé par MM. Jimmy Glasberg et José Cesarini (France, 2005, 94 min) : il s'agit d'une mise en scène de la vie quotidienne de détenus incarcérés à la prison des Beaumettes.
La gravité des scènes en révèle toute la violence. La visite administrative est l’occasion pour Jacques Audiard de conjuguer l’ignorance du détenu et celle du spectateur, la première révélatrice de la seconde. Un surveillant explique au jeune détenu la vie en détention. On y voit un jeune condamné complètement désarmé face aux questions qu'on lui pose. Il ponctue ces réponses par des « je ne sais pas » déchirants. Il casse les images préconçues, les mythes carcéraux pour laisser à la dureté du quotidien le soin de montrer toute la haine présente dans ce milieu, comme ce fut déjà le cas dans les films de Don Siegel Les révoltés de la cellule 11 (Riot in Cell Block 11, Etats-Unis, 1954, 80 min) et L'évadé d'Alcatraz (Escape from Alcatraz, Etats-Unis, 1979, 112 min).
Le détenu, seul, ne peut vivre, il doit avoir la protection des caïds de la prison. L’obtention de la protection passe par l’observation d’un rite initiatique. A cette fin, le chef du clan lui somme l'ordre de tuer un détenu. Toute une procédure se met en place pour que le personnage principal accomplisse cette mission. Au moment du meurtre, la scène filmée est troublante et témoigne, à elle seule, de l'esprit du film.
Malik El Djebena doit tuer un détenu. Il se rend à la cellule de celui-ci sous prétexte d'une livraison de haschich. Lorsqu'il frappe à la porte, le détenu « condamné » le laisse entrer mais le fouille. La méfiance est palpable. Une atmosphère de crainte pèse quotidiennement sur l'esprit de chaque détenu, la question de la confiance ne saurait se poser en milieu carcéral. Ainsi l’arme du crime, une lame de rasoir, est-elle dissimulée dans la bouche de Malik. Le détenu le fait s'asseoir sur le lit et commence à lui parler. Il le questionne sur ses loisirs, notamment la lecture. C'est un détenu lecteur, or Malik ne sait pas lire. La scène est magnifique. Le détenu va donner à Malik une véritable leçon. Essayer de lui faire comprendre que l'intérêt de la lecture, ou plus généralement de l'éducation, a une vocation de réinsertion (comme la révélait la journée d'étude organisée par la bibliothèque universitaire de La Rochelle sur le thème « Etre étudiant en prison » le 9 novembre 2010 : http://www.canalc2.tv/video.asp?idEvenement=550).
Une formule choc est prononcée par le détenu lecteur : « le but c'est de sortir moins con que lors de l'entrée ». Audiard va jouer avec la caméra pour faire ressortir l'importance de cette scène et le combat perdu d’avance entre deux conceptions de l’univers carcéral. La caméra ne quitte pas Malik. On y voit un garçon désabusé, contraint de tuer un co-détenu pour survivre mais au fond touché par les propos qu'il est en train d'entendre. Le silence de Malik est éloquent, il traduit une prise de conscience de la violence de ce milieu. La beauté de la réinsertion (la préparer) et la dureté de la survie. Juste avant le passage à l'acte, la caméra se rapproche du visage de Malik, d'où perle un filet de sang. A force d'écouter, la lame placée dans sa bouche commence à lui couper l'intérieur. Cette blessure montre la réflexion de Malik (l'attente, l'écoute) face à la survie obligatoire (la saignée). Mais la scène se termine par le l’assassinat du détenu.
Cette scène est au centre du propos du réalisateur. Jacques Audiard rend palpable la schizophrénie du milieu : réinsertion illusoire contre survie quotidienne. Cette phase est cristallisée au moment de la question des remises de peine et permissions, ces dernières étant prévues à l’article 721 du code pénal :
Malik montre son intérêt à se réinsérer pour obtenir des permissions mais, une fois dehors, il devient le bras armé de son protecteur et se transforme en caïd. Trois aspects sont mis en exergue : la vision légale, la vision soumise, la vision autonome. Le détenu est confronté à ces trois types de situation au cours de sa détention : il doit respecter le cadre légal, se mettre aux ordres d'un clan et tenter de trouver une identité, identité transformée en véritable pugilat par la métamorphose d'un jeune délinquant en bandit confirmé.
Au-delà d’une vision de la prison, Un prophète utilise la violence du milieu pour faire ressortir la perte d'identité de la personne incarcérée. Même si quelques excès ponctuent le film, il n'en demeure pas moins une base essentielle pour comprendre un univers où l'omerta règne. Cette omerta est d’autant plus significative que le film met face à face deux clans : les corses et les arabes. Et le jeune Malik, arabe d’origine, se trouve protégé par le clan des Corses.
Un prophète met en relief l'ignorance de la société au regard du phénomène carcéral, société pourtant composée de citoyens participant au processus d'enfermement. C'est par la loi, norme issue des représentants de la volonté générale, que la prison existe. Sur ce point, les juridictions, tant européennes que nationales conjuguent leurs efforts pour accroître l'humanité dans les prisons. La Cour européenne va lancer le processus de protection en 1984 lorsqu'elle emploie une formule évocatrice : « la justice ne saurait s'arrêter à la porte des prisons » (CEDH, 28 juin 1984, Campbell et Fell c/Royaume-Uni, www.echr.coe.int). Le juge administratif français, quant à lui, considérait toute mesure pénitentiaire comme des mesures d'ordre intérieur relevant exclusivement de la vie intérieure de l'administration dans laquelle il n'avait pas à s'immiscer. Devant l'injonction de la Cour européenne, le Conseil d'Etat va a modifié sa position (CE, A, 17 février 1995, Hardouin) pour vérifier aujourd'hui qu'une mesure pénitentiaire ne méconnaît pas les droits fondamentaux des personnes incarcérées (CE, A, 14 décembre 2008, Planchenault et Boussouar, www.conseil-etat.fr). Afin de vérifier que ces prescriptions juridictionnelles sont suivies, la loi n° 2007-1545 du 30 octobre 2007 a institué un contrôleur général des lieux de privation de liberté (www.cglpl.fr). Toutes ces questions ont été détaillées au cours du colloque des 3 et 4 avril 2009 organisé à la Faculté de droit de La Rochelle sur le thème du « Droit des détenus : sécurité ou réinsertion ? » (les communications sont consultables dans l'ouvrage : A. DEFLOU Dir., Le droit des détenus : Sécurité ou réinsertion ?, Paris : Dalloz, 2010, coll. Thèmes et commentaires, 165 p.).
Pour ce faire, de nombreuses associations participent de ce devoir de connaissance. En témoigne les Journées nationales prison organisées en novembre de chaque année par le Groupe national de concertation prison. Il s'agit d'une association regroupant plusieurs associations intervenant en détention comme l'Association nationale des visiteurs de prison, la Ligue des droits de l'Homme, les Aumôneries catholiques et musulmanes, l'Action des chrétiens pour l'abolition de la torture, le Groupement étudiant national d'enseignement aux personnes incarcérées et Synapse.
Participant à l’ouverture du milieu carcéral envers la société civile, Un prophète se place dans la continuité du travail associatif. La prison s’ouvre petit à petit. Les barreaux ne sont pas des murs, et la lumière doit passer entre eux.
Arnaud DEFLOU
Doctorant en droit public, ATER à l'Université de La Rochelle

Très belle analyse du film, qui en montre les intérêts au regard du droit de l'exécution des peines. Les trois visions (soumise, légale, autonome) sont bien réelles et mises en avant. Il y a toutefois dans Un Prophète une force qui dépasse de loin ce que le film donne à voir, ce qui en fait toute la qualité.
Rédigé par : JBT | dimanche 04 septembre 2011 à 00h18
J'avais trouvé ce film vraiment passionnant, et l on comprend clairement, en effet, comment fonctionne cet univers, société parallèle aux régles "autres"... Je trouve que la prison est un ratage total tant qu elle n est pas pensée dans un effort constant de réinsertion. Pour cela, oui, les citoyens doivent pouvoir travailler à laisser passer la lumière... mais comment?
Rédigé par : agneslamexicaine | samedi 10 septembre 2011 à 22h27