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Médias - le 20 Avril 2011

Procès Barbie

dominique missika « Le procès Barbie, un moment d’histoire »

Dominique Missika a supervisé pour Arte la réalisation du coffret DVD qui permet pour la première fois d’accéder aux images du procès de Klaus Barbie. L’historienne revient sur le travail accompli et les missions de justice, historiques et pédagogiques, remplies par cet événement judiciaire.

Pour enregistrer les audiences du procès Barbie qui s’est tenu à Lyon en 1987, il a fallu l’adoption d’une disposition législative spécifique. Cette loi a-t-elle été conçue pour ce procès ?

Dominique Missika. C’était une loi en préparation et elle a évidemment sans doute bénéficié du fait que l’on savait que le procès allait se tenir. Cela a accéléré sans aucun doute la décision. Mais dans l’esprit de Robert Badinter, ce qui était important était d’enregistrer évidemment les procès historiques, mais aussi la justice telle qu’elle se rend en France. Il est vrai que c’est un pan du projet qui est un peu tombé puisqu’il s’agissait aussi d’enregistrer un procès ordinaire, un procès aux prud’hommes, un procès civil pour montrer comment la justice se rend au titre d’archives audiovisuelles. Donc, c’était un vaste projet avec un pan précis relatif aux procès historiques. C’est finalement une loi qui permet l’enregistrement des procès historiques et qui tombe juste avant la tenue du procès Barbie. Elle permet d’enregistrer la totalité des audiences avec une neutralité la plus absolue. On enregistre à des fins d’archives. C’est vraiment une archive audiovisuelle brute.

Avec le recul, qu’est-ce que le temps a finalement apporté ?

Dominique Missika. Le temps apporte quand même toujours et permet la réflexion. Dès 2000, donc il y a quand même près de onze ans, grâce à une autorisation du tribunal de grande instance, la chaîne Histoire avait déjà diffusé des extraits du procès, la Marche du siècle en avait diffusé aussi. Ces diffusions étaient soumises à dérogations et à demandes. Mais fallait-il aussi qu’il y ait une demande sociale. On peut se demander pour quelles raisons elle vient maintenant, pour quelles raisons elles sont accordées maintenant. Peut-être parce que les passions se sont un peu éteintes. Sous la pression de l’événement, on est quand même mal placé. Le recul donne tout de même de la profondeur, le temps de réfléchir, de travailler, de croiser les documents. Un temps qui n’est pas forcément lié à un désir d’occultation, à un aveuglement. C’est, je pense, le temps de la mémoire. Il n’y a là rien de scandaleux.

 Comment avez-vous appréhendé le corpus initial des 145 heures d’enregistrement du procès ?

Dominique Missika. Aujourd’hui, en 2011, la possibilité de voir ces images est une chance. Elles sont accessibles et rendues intelligibles par le travail d’édition qu’Arte m’a permis de réaliser pour le coffret DVD. La vertu pédagogique des procès ne peut se concevoir que si l’on donne à voir ce qui s’y est dit et comment il s’est déroulé. Voir 145 heures, c’est totalement impossible. On comprend quoi en regardant 145 heures ? Je pense que le travail de pédagogie doit être fait pour les générations à venir comme pour celles qui ont vécu l’événement et qui retrouvent là une partie de leur histoire. Est-ce qu’un procès peut être une mission pour l’histoire ? Je ne le crois pas. En revanche, qu’il y ait une mission pédagogique remplie par un procès, oui.

 Comment s’opère le distinguo entre mission historique et mission pédagogique ?

Dominique Missika. Un procès n’écrit pas l’histoire. Le procès de Klaus Barbie n’écrit pas l’histoire du nazisme. Il ne remplacera jamais aucune étude sur le nazisme et sur l’occupation allemande en France. C’est un moment d’histoire. En revanche, juger Klaus Barbie pour les actes qu’il a commis à Lyon entre 1943 et 1944 permet de comprendre ce qu’est un nazi en France, le rôle de la Gestapo, le sort réservé aux juifs et aux résistants dans la France sous l’Occupation à ce moment-là. Il ne s’agit 
pas de juger le nazisme. Ce n’est pas 
un procès politique. C’est le procès d’un officier nazi qui a sévi à Lyon entre 1943 et 1944.

Quel est donc le terrain 
du caractère pédagogique ?

Dominique Missika. Le caractère pédagogique du procès est le suivant : un procès d’assises ordinaire qui montre comment la vérité judiciaire est cherchée par un tribunal ; l’établissement des faits qui sont reprochés, l’examen des preuves, la construction d’un acte d’accusation, les moyens de la démonstration de la culpabilité de Klaus Barbie. En fait, comment juge-t-on un nazi en France en 1987 avec un procès équitable ? On montre qu’il y a une accusation, la défense, des jurés, un président, un procureur, des avocats, des témoins, des documents écrits comme le télex d’Izieu, des témoignages plus ou moins fragiles… Est-ce que Klaus Barbie était vraiment sur le quai de la gare le 11 août 1944, le jour du départ du convoi ? Il faut le prouver pour établir sa culpabilité. Cela est quand même extrêmement pédagogique. Toute la partie témoignages de ce DVD donne une idée de ce qu’était la vie des juifs, des résistants et des Lyonnais sous l’Occupation. Comment s’exerce la répression? Qu’est-ce qu’être arrêté et enfermé au fort Montluc? Qu’est-ce que la déportation? Mais, en même temps, ce n’est pas là que l’on peut écrire l’histoire de la France sous l’Occupation.

 Auriez-vous fait le même film, 
vingt ans plus tôt ?

Dominique Missika. Non. Je crois que les choix correspondent sans aucun doute à une époque. C’est pour cela que de ce point de vue là la loi est tout à fait bien vue. Il ne s’agit pas d’enregistrer et de diffuser immédiatement en direct ce qui s’est passé pendant le procès. On a besoin de réflexion et de confrontation. Il y a eu ce long travail de réflexion : qu’est-ce qu’un procès qui juge un criminel nazi quarante ans après ? Ce recul m’a permis de recueillir les témoignages de tous les acteurs du procès. Comment l’ont-ils vécu ? Qu’en retiennent-ils ? Qu’en ont-ils compris ? Que regrettent-ils ? En revanche, il y avait un écueil, c’est l’anachronisme. En gros, on sait ce qui s’est passé au procès et le danger aurait été d’en garder les morceaux choisis, les plus spectaculaires. Comme les déclamations de Jacques Vergès, les incidents, les témoins qui pleurent… D’en faire un spectacle. Avec le recul, on se rend compte que, par exemple, Jacques Vergès, qui annonçait des révélations fracassantes sur la Résistance et qui faisait qu’on était suspendu à ses déclarations, cela fait pschitt. Vergès ne révèle rien du tout. Il fallait conserver cette tension, mais se garder d’être attentif au moindre mot. Il fallait se garder aussi d’être attentif à tout ce qui se passe à l’extérieur du procès dans la presse.

 Le travail éditorial a-t-il été effectué dans le même esprit que celui des extraits diffusés par la chaîne Histoire ?

Dominique Missika. En 2000, le choix des 80 heures diffusées sur la chaîne Histoire portait plus sur l’aspect 
témoignage pour l’histoire. Dix ans plus tard, il a plutôt porté sur quelle vérité judiciaire le tribunal a-t-il cherché à établir et comment s’y est-il pris en concentrant les témoignages sur les faits vraiment et uniquement 
les faits.

 Vous avez choisi de conserver toute la partie témoignages, une matière finalement délicate comme dans tout procès. Comment avez-vous résolu 
ce défi scientifique ?

Dominique Missika. Je le résous par le fait que le président du tribunal André Cerdini ramène les témoins aux faits. Étiez-vous présent ? Qu’avez-vous vu ? Quand avez-vous reconnu Klaus Barbie pour la première fois ? J’ai conservé ce fil. Tout en sachant que les témoignages sont fragiles. Dans ce souci-là, on a gardé le parfait « faux témoin », Michel Thomas. On voit très bien que Vergès n’a aucun mal à le déstabiliser. Ne pas le garder, cela aurait été donner l’image du procès idéal tel qu’on aurait aimé qu’il se déroule. C’est-à-dire avec seulement des témoins qui accusent Barbie. Il fallait bien montrer que la défense a pu faire son travail et qu’il ne suffit pas des témoignages pour condamner Klaus Barbie. Cette tension qu’il y a à l’intérieur de la salle d’audience est sensible car on voit bien que les témoins s’écartent du procès et des faits. Parfois, on voit le président qui rabroue un témoin. Par exemple, Marie-Madeleine Fourcade, témoin dit d’intérêt général, et qui vient là pour témoigner de la répression qui s’est abattue sur son réseau, le réseau 
Alliance. Cela donne lieu à un échange avec le président assez cocasse. « Ce que je vous dis ne vous intéresse pas ? lui demande-t-elle. Le président lui répond : « Non, cela ne m’intéresse pas, ces faits-là, on ne lui reproche pas. »

 L’enjeu de ce film est finalement de restituer la façon dont les gens rendent justice dans une démocratie moderne ?

Dominique Missika. Le procureur Pierre Truche, quand Klaus Barbie quitte la salle d’audience et refuse de répondre quand il est amené de force pour être confronté aux témoins, dit : « Je ne peux pas vous faire répondre par la force à la différence de ceux qui n’avaient pas le choix car vous les torturiez au fort Montluc en 1943. Mais sachez que vous avez le droit de vous exprimer. » Cela, c’est très important. C’est montrer que ce procès est équitable. C’est un procès ordinaire d’assises. L’accusé a le droit de se défendre.

 Cela doit être un procès ordinaire et pourtant, dès les premiers instants, tous les acteurs de l’événement, à l’exception du président du tribunal, portent le poids de son caractère exceptionnel…

Dominique Missika. Effectivement. Les avocats, ceux de la défense comme ceux des parties civiles, savent que c’est un moment historique. Ils en sentent toute l’ampleur et la pression. Il s’agit de défendre des morts, de parler au nom des victimes. Le danger aurait été d’avoir un procès dans lequel seules les victimes auraient témoigné. Certains ont vécu l’Occupation, ils ont parfois des parents déportés ou, comme Roland Dumas, un père fusillé. Le danger aurait été aussi que le procès dérive. Si Klaus Barbie est condamné à l’avance, ce n’est pas la peine de faire un procès. L’événement n’est pas ordinaire, mais le procès doit être exemplaire. Donc, il doit se dérouler dans le plus strict respect des droits de la défense et de l’accusation.

 Rétrospectivement, vous trouvez qu’il a été exemplaire, ce procès ?

Dominique Missika. Oui. Je pense qu’il a permis à beaucoup de choses d’émerger. Exemplaire, on peut toujours considérer qu’il aurait pu se dérouler autrement. Mais il a rempli une mission. Une mission de justice. Il y a un accusé dans un box qui est condamné et qui finit sa vie en prison. Après trente-sept jours d’audience, donc on ne peut pas dire qu’on a bâclé cela en trois jours. Il remplit également une mission civique. Le fait qu’en 1987 en France on revient sur des faits qui nous semblent peut-être lointains, mais qui sont traités comme s’ils venaient de se dérouler. C’est très troublant dans tous les témoignages, pour ceux qui viennent à la barre, le temps s’est arrêté. C’est pour cela que nous avons choisi de garder la totalité des témoins. Tous à des degrés divers ont des séquelles de cette période-là. C’est aussi une manière de répondre à ceux qui disent : mais pourquoi juger si tard ? On peut passer à autre chose. Non, on ne passe pas à autre chose car ces hommes et ces femmes ont le droit à une justice, à une réparation. Maintenant, est-ce que la justice peut réparer ce qui a été commis ? Cela est une autre question. Mais, en tout cas, ce procès était nécessaire pour qu’ils viennent dire, voilà, je reconnais mon bourreau.

 Il n’est plus rare d’entendre aujourd’hui : « Mais on a déjà parlé de tout cela… »

Dominique Missika. Cela ne me gêne pas du tout. Je le dis avec beaucoup de provocation, on parle toujours de Jeanne d’Arc, de Napoléon, je ne vois pas pourquoi on ne continuerait pas de parler de faits qui ne remontent qu’à soixante ans. Sur quel argument ? Cela appartient à l’histoire de France. Il faut continuer. C’est un travail pédagogique. C’est un travail d’histoire. C’est une question de travail de mémoire. Il ne faut pas imposer quoi que ce soit. Apprendre la souffrance de nos parents, de nos grands-parents, c’est parfois dur à attendre. Apprendre que le passé a été douloureux, cela n’est pas très facile. Il faut aider les professeurs. Leur permettre eux-mêmes de comprendre pourquoi enseigner ces périodes. Je vois autant d’intérêt à étudier la Shoah et la Résistance qu’à étudier Jeanne d’Arc ou l’esclavage. Pourquoi y aurait-il des périodes plus intéressantes ? On fait porter aux générations qui viennent le poids du passé. Il faut un travail d’explication, de compréhension qui passe par des films, des expositions et des rencontres.

Entretien réalisé par Marianne Behar

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