La question de l’adaptation d’un succès de librairie, récurrente lors d’adaptations cinématographiques, mérite une nouvelle fois d’être posée en présence du dernier film de Philippe Lioret, Toutes nos envies, librement adapté de D'autres vies que la mienne d'Emmanuel Carrère (P.O.L., 2009).
En effet, si le réalisateur a choisi - dans la densité du récit d'Emmanuel Carrère - de nous faire partager le quotidien de deux juges d'instance lyonnais (Claire et Stéphane), entre audiences et rédaction de jugements, justiciables surendettés tentant d'expliquer seuls à la barre leurs délicates conditions d'existence et avocats des sociétés de crédit sûrs de leur bon droit, vie de famille et problèmes de santé, force est de constater que le film n'est pas à la hauteur du livre dont il s'inspire. La force du récit était de nous faire découvrir d'autres vies que celles de l'écrivain réputé narcissique : Philippe, Jérôme, Delphine et leur petite Juliette emportée par le tsunami de décembre 2004 au Sri Lanka ; Juliette et Etienne, magistrats et amis, tous deux handicapés après un cancer ; Patrice, le mari devenu veuf après le décès de Juliette et leurs trois filles : Emilie, Clara et Diane. Ces rencontres fortuites pour l'écrivain, ces injonctions de récit adressées par Philippe puis Etienne ont amené Emmanuel Carrère - malgré ses préventions - à dépasser ses fêlures héritées de l'enfance (V. Un roman russe, P.O.L., 2006) et à tenir en lisière ses démons (V. L'adversaire, P.O.L., 2000) pour découvrir un monde étranger, fasciné qu'il est depuis longtemps par la justice et, s'ouvrant aux autres, entrer dans une sérénité qui lui était jusqu'alors inconnue.
Nul narcissisme chez Philippe Lioret, son attention aux autres, constante, trouvant à s'exprimer non seulement dans ses précédents films (V. notamment : Welcome, France, 2009) mais également dans Toutes nos envies. Il n'a pas son pareil pour filmer les êtres dans leur vie quotidienne (Claire, Christophe et leurs enfants dans leur nouvelle maison dont le mari - véritable homme au foyer - s'occupe en attendant de retrouver un emploi de chef saucier à la Tour rose, célèbre et fameux restaurant lyonnais), dans l’action (qu'il s'agisse du match de rugby ou de l'escapade baignade sur les lieux de villégiature d'enfance de Claire) ou nous montrer comment le désir de vie peut dépasser la maladie, quand sortie en cachette de l’hôpital, Claire assiste en compagnie de son collègue Stéphane à un match depuis le banc de touche. Mais aussi pour nous dépeindre les relations qui se nouent entre deux êtres qui se découvrent, les confidences épanchées sur l’épaule d’un collègue, le coup de foudre d’amitié qui fait craindre au mari une liaison extraconjugale.
Pour autant, il n'élude pas le combat de ces deux juges d’instance contre les sociétés de crédit, combat mené par Claire dans l’urgence d’une vie qu’elle sait condamnée et le souvenir d’une enfance avec une mère surendettée, car comme le dit son mari « on ne devient pas juge par hasard ». Combat qui lui permet de ranimer la flamme juridique vacillante de son vieux collègue Stéphane, figure du père et de l’ami interprété par Vincent Lindon, qui en retrouvant ses réflexes de maître nageur de Welcome est moins convaincant que dans Pater d’Alain Cavalier (France, 2011). En demandant à Stéphane de l’aider à lire les contrats dont les conditions de prêt sont en taille de police 5 au lieu des 8 requis par l’article R 311-12 du Code de la consommation (http://www.legifrance.gouv.fr/affichCodeArticle.do;jsessionid=60BDEF9D1F999BB40BBB3C916CDC64B0.tpdjo06v_1?idArticle=LEGIARTI000023527579&cidTexte=LEGITEXT000006069565&dateTexte=20111226) puis de prendre en audience le dossier de la jeune femme surendettée dont la fille se trouve dans la même classe que sa propre fille et en lui imposant un covoiturage hebdomadaire vers les rendez-vous au CHU de Valence en cachette du mari, de la grand-mère et de ses enfants, grâce à sa complicité naïve, Claire lui permet de se raccrocher à son combat de jeunesse.
Si Philippe Lioret capte ces moments magiques où le raisonnement juridique se met en place dans un joyeux enchevêtrement de discussions à bâtons rompus, de contorsions intellectuelles et de cafés bus dans la cuisine, pendant que la famille s’affaire à l’extérieur, il n’échappe pas à un processus de simplification aboutissant à présenter le droit comme édulcoré. Si tous les moments forts du récit d’Emmanuel Carrère sont conservés, ils sont trahis dans leur lettre et dans leur esprit à l’exemple de la première scène d’audience où la juridiction apparaît composée de trois juges (alors que le juge d’instance siège à juge unique : art. L. 222-1 du Code de l’organisation judiciaire http://www.legifrance.gouv.fr/affichCodeArticle.do;jsessionid=FED9D8071424F932B2B5151BF72BEB1E.tpdjo12v_3?idArticle=LEGIARTI000006572125&cidTexte=LEGITEXT000006071164&dateTexte=20111226 ) ; de la requête en suspicion légitime que veut introduire l’avocat de la société de crédits, au motif que la juge d’instance connaît la justiciable surendettée, où si Claire est bien convoquée par le président du tribunal, elle poursuit sa fréquentation en l’installant même chez elle sans sanction ; de la question préjudicielle posée à la Cour de justice de l’Union européenne, où par la plus grande des invraisemblances Stéphane s’y déplace et négocie les dates d’audience avec le greffier en chef, alors même que le film est resté silencieux sur les différentes étapes judiciaires qui se sont déroulées en France. Traquer l’être humain derrière les textes, les procédures certes, mais pas les trahir au motif de ses propres envies. Ce que l’auteur avait réussi à rendre intelligible pour tout un chacun (qu’il soit juriste ou néophyte) est ici galvaudé par le scénariste-réalisateur dans un salmigondis de bons sentiments. A l'instar des paroles du film souvent incompréhensibles, la parole judiciaire y devient inaudible.
Dès lors deux histoires parallèles se déploient, celle qui se déroule sur l’écran, celle encore présente dans nos mémoires de lecteurs de D’autres vies que la mienne, histoires auxquelles se surajoute le récit du stage qu’Emmanuel Carrère avait effectué auprès des juridictions d’instance pour préparer son ouvrage et dont il nous avait entretenus le 4 novembre 2009 à l’Université de La Rochelle : (http://droit-gestion.univ-larochelle.fr/Rencontre-Droit-et-Litterature.html )
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