Pierre Clémenti est un héros du cinéma libertaire français des années 60-70. Homme sans concessions, acteur exigeant, aperçu dans Le Guépard (France, Italie, 1963) de Luchino Visconti, il se fera notamment connaître du grand public grâce à deux films : Belle de jour (France, Italie, 1967) de Luis Buňuel aux côtés de Catherine Deneuve, et Benjamin ou les mémoires d’un puceau (France, 1968) de Michel Deville. Allure de jeune premier, présence magnétique à l’écran, Clémenti, beau comme Delon, est promis à une belle carrière populaire. Mais, avide d’expériences artistiques et refusant toute facilité, l’acteur tournera vite le dos au succès et préfèrera jouer sous la direction de réalisateurs avant-gardistes, tels Bernardo Bertolucci Partner (Italie, 1968), Pier Paolo Pasolini Porcherie (Italie, 1969) et Philippe Garrel Le Lit de la Vierge (France, 1969).
En juillet 1971, Pierre Clémenti alors en tournage à Rome est arrêté à son domicile par la police italienne pour détention de drogues. Il restera emprisonné dix-huit mois avant d’être relâché. A la suite de cet épisode, ses apparitions sur le grand écran se feront plus rares jusqu’à sa dernière collaboration avec Joao César Monteiro et le film Le Bassin de J.W. (France, Portugal, 1997). Clémenti mourra des suites d’un cancer du foie à Paris au mois de décembre 1999.
Dans son livre Quelques messages personnels, Clémenti raconte son expérience carcérale et partage ses réflexions sur le métier d’acteur et ses souvenirs sur les grandes rencontres qui ont marquées sa vie. Quelques messages personnels permet tout d’abord au lecteur de se plonger dans le bouillonnement culturel du Paris rive gauche des années 1960, qui favorise l’émergence d’un grand mouvement d’avant-garde théâtrale auquel participe Pierre Clémenti avec d’autres compagnons décidés à briser les codes de la culture bourgeoise telle qu’elle existe à cette époque : « Les mecs de Saint-Germain (…) gardent les yeux ouverts sur le monde et à leur façon aussi ils se battent (…) poètes, illuminés, médecins, prophètes, acteurs, philosophes, architectes (…) ».
Clémenti est également un membre actif de la Bande de la Coupole réunissant son plus fidèle ami Jean-Pierre Kalfon (acteur touche-à-tout), Zouzou (chanteuse yé-yé, actrice et muse), Bulle Ogier (révélée par Rivette dans L’amour fou (France, 1968) ou encore Philippe Garrel (alors jeune réalisateur sous influence de Jean-Luc Godard et du Velvet Underground), véritables figures de la contre-culture et pour lesquels l’art doit être au service du peuple. Une partie de la Bande de la Coupole se retrouvera au générique du film Les Idoles (France, 1967) réalisé par le principal catalyseur de la troupe, Marc’O. Le film, étape clef dans le parcours de Clémenti, est une satire du showbiz, une fable sur la gloire éphémère qui donne la définition suivante de l’idole : « L’idole est l’incarnation en un individu de l’aspiration à la réussite des autres qui n’y parviendront pas ». Les années passées au sein de cette troupe seront parmi les plus intenses de sa vie : « Cinq années de travail collectif, de dépassement, d’initiation et d’invention, une même énergie qui nous nourrissait, une communauté d’hommes et de femmes qui unissent leurs forces pour converger à la même source, qui se donnent tout entiers au groupe, sans se trouver freinés par des considérations de carrière ou de succès personnel ».
Cette dernière expérience détermine Clémenti à rester dans la marge, à ne faire aucun compromis avec l’industrie du cinéma qu’il abhorre et à laquelle il reproche principalement de nier l’art : « J’ai vite compris que l’industrie (…) n’avait pas pour principal objectif de faciliter la recherche, ni de bouleverser les habitudes, de se risquer à l’inédit ». Le cinéma devenu une industrie du divertissement, sans aucune imagination, se contente d’exploiter la même recette du succès « jusqu’à épuisement ».
Quelques messages personnels est également l’occasion pour Clémenti de faire partager son expérience carcérale et de faire part de ses préoccupations, toujours actuelles, sur l’état des prisons et le rôle dévolu au système pénitentiaire. Selon le comédien, la prison, « négation de l’être humain » constitue le symbole de l’Etat répressif : « C’est la société de la trouille et de la matraque ».
Pierre Clémenti fait partager au lecteur le choc carcéral ressenti lors de son entrée dans la prison romaine de Regina Coeli dans laquelle il passera huit mois : « Le commencement, les premiers instants sont les mêmes pour tous. Le claquement d’une porte, la porte de ta cellule qui se referme sur toi et tu restes là, immobile, glacé mais le cœur fou. D’abord tu as l’esprit vide, impossible d’aligner une pensée derrière l’autre ». Il présente ensuite son lieu de détention comme une « Prison vieille comme la ville, pierres noires et usées par cent générations d’emmurés » que l’on imagine surpeuplé : « Les dix bâtiments de Regina Coeli sont conçus pour abriter mille cinq cents détenus : ils en contiennent plus de trois mille » et vétuste : « c’est la prison du petit peuple de Rome, la maison d’infortune où échouent immanquablement les paumés, les faibles ceux qui ont douze gosses et pas de boulot, ceux qui n’ont pas pu se nourrir des miettes du festin romain », sans compter l’état d’hygiène inquiétant dans lequel vivent les détenus entassés dans des « trous obscurs ». Clémenti sera ensuite transféré à la prison de Rebibbia qui, bien que plus moderne, ne trouvera pas davantage grâce à ses yeux : « On améliore l’enfer, on ne change pas sa fonction ».
L’acteur s’interroge en outre sur les missions du système carcéral qui doit certes protéger la société, assurer la punition du condamné mais aussi favoriser son amendement et permettre sa réinsertion. Or, Clémenti observe que bien loin de permettre la réinsertion des détenus, la prison les brise, les dépersonnalise, les déstructure. Il cite en guise de justification les nombreux suicides qui se produisent en milieu carcéral : « Déjà plus de trente suicides dans les prisons françaises depuis le début de l’année ». Il forme le vœu d’un système punitif porteur de vie, de reconstruction et d’espoir pour tous ceux qui le subissent : selon lui, « La prison ne doit être ni un lieu de condamnation et de répression, mais d’abord un lieu de création ». L’épanouissement culturel des détenus ne devrait plus exclusivement passer par la télévision : regarder la télévision, média insignifiant, ne doit pas être considéré comme un luxe : « La télé parlons en. Loin qu’elle soit l’indispensable ouverture sur le monde, on en a fait la drogue du prisonnier ». Il imagine la prison comme une arche, comme un véritable lieu de création. Le discours peu réaliste de l’auteur, que l’on peut moquer, doit être replacé dans l’héritage de mai 1968 où la société doit être à reconstruire par tous moyens.
L’ouvrage trouve son épilogue avec le procès formé en appel qui permettra au comédien de sortir de prison après dix-huit mois de détention. Pierre Clémenti compare le tribunal, le jour de l’audience, à un théâtre : « où chacun est censé ne pas sortir de son rôle, où la mise en scène ne souffre aucune innovation ». L’aspect théâtral de l’audience est renforcé par la présence de journalistes et d’un public nombreux dans la salle ainsi que par le défilé à la barre des témoins de diverses personnalités du cinéma italien comme Federico Fellini ou Laura Betti qui se sont mobilisés en faveur du comédien français. Le procès lui donne également l’occasion d’exprimer tout son mépris à l’égard les magistrats : « J’ai compris qu’ils étaient morts de rendre la justice, d’en être les instruments ». Il poursuit : « La plus grande douleur c’est de penser qu’ils passent leurs journées à filer des quatre ans, des cinq ans de taule, à expédier des dizaines de mecs en prison, et que le soir, chez eux, ils n’ont pas envie de dégueuler ». Les saillies de Clémenti contre l’institution judiciaire ne sont guère originales dans la mesure où les critiques contre le magistrat sans cœur ont toujours été très répandues dans l’opinion publique. Mais, Pierre Clémenti sans doute emporté par sa révolte se trompe de cible et fait peser à tort sur les juges un mécontentement qui résulte en fait du fonctionnement même de la justice. En revanche, il apprécie les plaidoiries des avocats : « J’admire les avocats d’essayer de ranimer ces zombies, de s’obstiner à leur insuffler un peu de vie, un peu de chaleur, à leur redonner quelque chose d’humain ».
A travers ce court récit, se dessine en creux le portrait d’un acteur idéaliste, contestataire, insoumis et généreux, attachant jusque dans ses excès et ses contradictions nous offrant tout de même une belle leçon de vie : « Etre chaque fois le débutant ouvert à toutes les découvertes, ne pas (se) laisser enfermer dans un style d’habitudes (… ). Pour moi créer c’est faire tout ce que l’on fait comme pour la première fois ».
Me Alexandre SOLER
Avocat au barreau de Toulouse
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