A l’image de Secret sunshine (Milyang, 2007) - qui voit une femme cherchant à redonner un sens à sa vie après le décès de son mari puis de son fils – et de Peppermint Candy (Bakha satang, 2000) – abordant l’histoire sud-coréenne au travers des évènements ayant conduit le héros au suicide -, Lee Changdong met à nouveau en scène, avec Poetry, des personnages aux vies bouleversées, conduits à s’interroger sur le sens de leur existence et leurs rapports aux autres. Avec Poetry, Lee Changdong mêle ainsi deux mondes a priori peu compatibles, la poésie et un acte criminel, tout en interrogeant notre conception de la justice. Le film trouve en effet son point de départ dans un drame humain, celui du suicide d’une collégienne victime d’un viol collectif. Mais plutôt que de l’aborder classiquement sous la forme d’une enquête criminelle, le réalisateur le traite au travers de la poésie et du regard d’une grand-mère attentive et dévouée, Mija (Dossier presse : http://www.festival-cannes.fr/assets/Image/Direct/032206.pdf). Poetry est le récit d’une rencontre entre deux femmes, deux mondes qui viennent s’entrechoquer : d’un côté, celui de Mija, grand-mère coquette dont la vie est rythmée par son travail d’aide ménagère auprès d’un patriarche handicapé sur le déclin – au surnom révélateur de monsieur le président - et son petit-fils, Wook, dont elle s’occupe. Souffrant de pertes de mémoire liées à la maladie d’Alzheimer, elle s’ouvre au monde qui l’entoure et décide presque simultanément de suivre des cours de poésie. De l’autre, celui de la mère de la défunte, modeste cultivatrice dont la fille, violée par le petit-fils de Mija et cinq autres collégiens, s’est donné la mort. Si Wook incarne la source première de cette rencontre, celle-ci se fait de manière progressive, la beauté épiée par Mija qui se mue en poète et la laideur du crime s’enchevêtrant peu à peu pour ne faire plus qu’un. Si, comme le dit le professeur-poète, la poésie consiste à “bien voir”, la réalité doit être vue sous tous ces aspects. La poésie apparaît ainsi comme un lien entre la beauté et la laideur qui, souvent entrelacées, font toutes deux parties du quotidien. C’est ainsi que Mija, au fur et à mesure de son cheminement, observe le monde et note les impressions, les idées qui pourraient constituer le terreau de son futur poème.
C’est à un véritable dilemme moral qu’est confrontée Mija, le film retraçant son parcours, sa quête vers la solution lui paraissant la plus juste (http://www.lemonde.fr/imprimer/article/2010/08/24/1402150.html). La première rencontre entre ces deux mondes est d’abord inopinée. Elle se profile dès les premières scènes du film qui s’ouvre sur le corps d’une fillette flottant à la surface de l’eau. Nous rencontrons alors Mija qui se rend à l’hôpital pour une douleur au bras et qui assiste au désarroi d’une mère confrontée au suicide de sa fille, victime de viol. Dès cet instant, Mija semble (la seule) interpellée par le décès de cette collégienne scolarisée dans le même établissement que son petit-fils. Néanmoins, elle pourrait encore échapper à la laideur que représente cet acte, ignorant alors que Wook en a été l’un des auteurs. Cette laideur lui est pourtant bientôt imposée lorsqu’elle rencontre les pères des cinq autres collégiens impliqués qui lui révèlent les faits. Il s’agit désormais de trouver un arrangement financier avec la mère de la victime, l’objectif étant certes de l’apaiser mais surtout de protéger leurs enfants, l’absence de plainte permettant de mettre fin à l’enquête de la police qui, avec le corps enseignant et les parents, participe à l’instauration d’un véritable huis clos - alors que le procureur, qui supervise l’enquête, se voit en principe transmettre l’affaire et décide d’engager ou non des poursuites (Pour un aperçu de la procédure pénale de la République de Corée : http://www.moj.go.kr/HP/ENG/eng_02/eng_2040.jsp et http://www.helplinelaw.com/article/south%20korea/153, les mineurs bénéficiant d’une procédure particulière : http://www.moj.go.kr/HP/ENG/eng_03/eng_307020.jsp). Un basculement s’opère alors chez Mija. Commence un véritable parcours pour trouver une issue au dilemme qui s’impose à elle. Doit-elle obtempérer à la demande des pères des collégiens et réunir l’argent nécessaire ? Doit-elle révéler la participation de son petit-fils au viol collectif ?
Elle cherche à comprendre. D’abord en se montrant plus ferme avec son apathique petit-fils - faisant corps et âme avec son ordinateur et la télévision -, indifférent et irrespectueux à son égard et en exigeant, avec une certaine violence et un grand désarroi, des explications. Mais face à ce mur de silence, Mija en vient à accomplir un véritable pèlerinage sur les traces de la jeune fille décédée, Agnès, beauté et laideur s’entrelaçant au rythme de scènes de vie, de travail, de soirée poésie et de quête de vérité. C’est ainsi que Mija se rend spontanément à la cérémonie religieuse où elle subtilise la photo de la défunte puis sur le lieu des viols et sur le pont où celle-ci s’est donnée la mort. C’est en revanche comme émissaire contraint des cinq pères qu’elle va à la rencontre de la mère de la victime. Le tableau est alors surréaliste dès lors que Mija, ayant oubliée le motif de sa venue, s’émerveille de la beauté de la campagne face à la mère de la défunte en pleine activité agricole. Déterminée, elle se montre aussi provocatrice avec son petit-fils en posant sur la table du petit-déjeuner la photo d’Agnès en quête d’une réaction, de l’expression d’un remords, en vain. Après une ultime rencontre avec la mère et les cinq pères, Mija fera le choix de se procurer l’argent auprès de monsieur le président - qui accepte dans des conditions équivoques, Mija ayant quelques jours auparavant assouvi le désir de celui-ci - mais son petit-fils sera finalement emmené (par la police ?) sans que nous sachions véritablement si Mija est à l’origine d’une dénonciation. Seule la présence du policier, lui aussi confronté à un dilemme moral – sa mutation en province faisant suite à sa dénonciation de faits de corruption au sein des services de polices - et rencontré lors des séances de lecture de poésie suggère le rôle éventuel de celle-ci -. Le poème de Mija “La chanson d’Agnès” marque alors l’aboutissement de ce pèlerinage, la voix de la défunte se mêlant au poème qui porte son nom. La scène finale, dont le décor, sur fond du ruissèlement de l’eau, est identique à la première scène du film, s’arrête sur le visage d’Agnès esquissant un sourire (de remerciement ?), comme si tout était désormais différent. La poésie apparaît alors, pour Mija, comme le moyen de se réconcilier avec la réalité de l’acte commis par son petit-fils. Personnage central du film, Mija, incarnée par Yun Junghee, est un mélange de fragilité et de force intérieure qui, tout en s’émerveillant du quotidien, fait face au drame auquel elle est confrontée. Si ses choix peuvent être contestés, elle reste l’unique personnage du film à s’interroger véritablement sur la solution qui serait la plus juste à adopter tant pour son petit-fils, dont il n’est pas certain que la négation de toute responsabilité lui serait bénéfique, que pour la victime et sa famille. Le personnage de Mija paraît être à l’image de l’actrice qui l’incarne. Ayant fait ses débuts en 1966, Yun Junghee impressionne tant par le nombre de films dans lesquels elle a joué (Manmubang de Um Jongsun, 1994 ; Hwalyeohan oechul/A spendid outing de Kim Soo-yong, 1997 ; Angae/Mist de Kim Soo-yong, 1967) que par cette force et cette grâce qui ne semblent pas l’avoir quittée après 16 années d’absence cinématographique.
Au delà de ce parcours quasi-initiatique, Poetry nous plonge dans les maux de la vieillesse alors que la Corée du Sud est confrontée, comme de nombreux pays, au vieillissement de sa population (http://coreeaffaires.com/2010/03/01/une-societe-vieillissante/). C’est d’abord à la perte de la mémoire (Alzheimer), qui touche un nombre croissant de personnes âgées (http://www.lemonde.fr/imprimer/article/2010/09/21/1413824.html) qu’est confrontée Mija. Alors qu’elle commence à oublier les mots, elle apprend simultanément à écrire des poèmes. La poésie fait appel à la mémoire, celle des mots pour exprimer ce que l’on voit et ce que l’on ressent mais aussi des événements - les cours de poésie sont l’occasion de se remémorer et de partager des souvenirs d’enfance -. Mija ne se laisse pas happer par la maladie mais se montre plus attentive à la nature qui l’entoure - elle contemple longuement l’arbre qui borde l’immeuble où elle habite, observe des fleurs après s’être éclipsée de la réunion parentale au cours de laquelle les faits lui sont révélés ou encore s’émerveille devant la nature lors de sa rencontre avec la mère de la victime et en oublie la raison de sa venue -. La poésie aurait ainsi des vertus thérapeutiques ou du moins permettrait à Mija d’affronter la réalité de sa maladie comme celle du viol commis par son petit-fils. C’est aussi au désir, celui de monsieur le président sur le déclin, que Mija doit faire face.
A travers elle, c’est également la place de la femme dans la société sud-coréenne qui peut être interrogée. Si celle-ci a beaucoup évolué durant la seconde moitié du XXème siècle, le confucianisme, qui accorde une place importante à l’homme, conserve une certaine influence. Mija est ainsi la seule femme parmi le groupe de parents des collégiens impliqués dans le viol collectif, le père de Wook étant absent et sa mère étant partie à Pusan pour travailler après son divorce. Wook donne quant à lui une image inquiétante d’une jeunesse évoluant dans une société où les technologies de l’information, de la communication et du divertissement ne cessent de se développer.
C’est enfin un tableau de la complexité des relations humaines, notamment entre générations, que nous offre Poetry : entre Mija et sa fille qui, malgré leurs appels quotidiens, demeure dans l’ignorance des faits et se trouve confrontée, à la fin du film, à une maison vide et silencieuse ; entre l’adolescent et sa mère, séparés par la distance et ne semblant pas entretenir de contact régulier ; entre l’adolescent et sa grand-mère dont les paroles se heurtent à un mur de silence ; entre Mija et monsieur le président dont elle s’occupe alors qu’ils sont de la même génération. Loin d’être caractéristique de la société sud-coréenne, cette complexité des relations familiales et générationnelles s’accroît à mesure que les modèles familiaux se diversifient – parenté biologique et sociale n’étant plus nécessairement liées – et se fragilisent sous l’influence d’une mobilité croissante et de la montée en puissance de l’individu, phénomène dont le rôle dans le comportement de Wook pouvait d’ailleurs être interrogé.
Maeva BORDIGNON
Étudiante à la Faculté
de droit de l’Université de La Rochelle
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