Si la prison inspire beaucoup le cinéma,
c’est souvent pour la dénoncer. En 2009, le film de Jacques Audiard, Un
prophète, révéla le paradoxe d’une peine qui, devant permettre la
réhabilitation du condamné, le plonge dans un univers violent qui le pousse à
adopter le comportement qu’elle réprime.
Le décor central du film Les mains
libres est aussi la prison. Le film met en scène une réalisatrice,
Barbara, qui travaille depuis plusieurs années dans le milieu carcéral. Elle
prépare un film interprété par des détenus de longue peine dans une maison
centrale de la banlieue parisienne. C’est sur la base d’entretiens individuels
avec les détenus, réalisés deux fois par semaine à la centrale, qu’elle élabore
le scénario. Une relation amoureuse naît alors entre Barbara et Michel, un des
détenus, relation qui la conduira à franchir les limites de la légalité.
Le lien entre l’actrice et réalisatrice, Brigitte Sy, et le monde carcéral est
ancien. Elle a dirigé des ateliers d’écriture de scénario pendant une dizaine
d'années en prison. L’idée du cinéma émerge en 1997 avec son projet de duplex
entre la prison de la santé et le Théâtre national de Chaillot. Cela aboutit à la
réalisation d’un court métrage L’endroit idéal dont le long-métrage les
mains libres est la poursuite. Fiction autobiographique, le film s’inspire
de l’histoire personnelle de Brigitte Sy. Elle a en effet été la compagne d’un
détenu rencontré lors de son travail en prison. Bien que contrariée par la
justice, leur relation aboutira à leur mariage puis au décès de son conjoint
dans un accident de moto un an après sa sortie de prison.
Il s’agit pourtant moins d’un film sur le monde carcéral que sur les détenus.
En effet, Brigitte Sy, et Barbara qui l’incarne, s’attachent à restituer le
plus fidèlement possible leur parole. Ce sont bien la dignité des détenus et
l’émotion qui sont au centre du film. La réalisatrice s’attarde successivement
sur chacun d’eux, donnant l’impression que le temps s’arrête au moment où il
dévoile une partie d’eux-mêmes. Ainsi, la parole des détenus est libérée.
Lors de la lecture du scénario rédigé par
Barbara sur la base des entretiens qu’elle a menés avec les détenus, l’un d’eux
s’étonne d’y retrouver ses propres mots. “Aucune fiction ne résistera à la
réalité de la prison” lance Barbara. Cette réplique montre à quel point la
prison constitue un monde à part. Brigitte Sy mêle pourtant réalité et fiction
dès lors que le film s’inspire de son histoire personnelle. Les détenus sont
amenés à interpréter leur propre rôle. Ce retour sur soi, sur le parcours qui
les a conduit en prison et sur ce qu’ils y vivent, nous invitent à nous
interroger sur le sens de la prison et plus généralement de la peine.
La sanction pénale doit en effet, certes sanctionner le condamné, mais aussi
favoriser son insertion ou sa réinsertion (article 132-24 du Code de Procédure
Pénale). Alors que la prison semble refléter la déshumanisation du droit pénal
(Mireille Delmas-Marty. Libertés et sûreté dans un monde dangereux.
La couleur des idées. Seuil. 2010), l'activité culturelle et artistique
apparaît comme un levier de la réinsertion des condamnés. L’article 27 de la
Déclaration Universelle des Droits de l’Homme de 1948 dispose d’ailleurs que «
Toute personne a le droit de prendre part librement à la vie culturelle de la
communauté, de jouir des arts et de participer au progrès scientifique et aux
bienfaits qui en résultent ». Des actions culturelles comme le théâtre
ou des ateliers de musique sont expérimentées en milieu carcéral à partir de
1981 et c’est ainsi que Brigitte Sy commence à s’y intéresser. Mais ce n’est
qu’en 1985 que se déroule à Reims le premier colloque international sur la culture
en prison. En 1986, le ministère de la culture et de la communication et le
ministère de la justice décident de mener au sein de l’institution
pénitentiaire une politique commune en matière d’accès à la culture http://www.justice.gouv.fr : rubrique prison et
réinsertion - la vie en détention - culture). Plusieurs protocoles d’accord ont
depuis lors été signés impliquant notamment les Directions régionales des
affaires culturelles (DRAC) qui s’associent à l’action des services
pénitentiaires d’insertion et de probation (SPIP). Pour cela, il est fait appel
à la participation d’artistes, d’écrivains, de professionnels du champ culturel
ou d’institutions culturelles. C’est à ce titre qu’intervient Barbara dont le travail
se réalise en plusieurs étapes retracées par le film. Elle utilise ainsi les
entretiens individuels qu’elle mène pour rédiger le scénario qu’elle soumet aux
détenus. Chacun est ensuite amené à jouer son rôle parfois dans une mise en
scène particulière correspondant à sa personnalité ou à la teneur de ses
propos : ainsi, par exemple, le détenu évoquant son histoire personnelle
tout en boxant. Quant aux surveillants pénitentiaires, ils sont invités à
surprendre les instants cachés de la relation entre Barbara et Michel. Enfin,
les détenus sont confrontés à leur image et à leur voix, lors du montage du
film. Cette étape est d’ailleurs l’occasion pour Brigitte Sy d’intégrer une
pointe de légèreté dans le film, le visionnage de la prestation d’un détenu d’origine
étrangère suscitant le fou rire du monteur pour une question de prononciation.
Si la culture peut pénétrer dans la prison et constituer un lien avec
l’extérieur, sa diffusion est organisée et encadrée par diverses normes
(protocoles, convention, chartes). Les articles D. 440 à D. 449-1 du Code de
Procédure pénale viennent aussi préciser les modalités de l’action
socio-culturelle dans les établissements pénitentiaires dans un chapitre
relatif aux actions de préparation à la réinsertion des détenus. L’objectif
affirmé est de développer les moyens d’expression des détenus ainsi que leurs
connaissances par la mise en place de divers projets culturels, l’accès à une
bibliothèque ainsi qu’aux diverses publications. C’est ainsi que dans Les
mains libres, si l’activité cinématographique est au centre du film,
apparaissent également de manière accessoire des activités de dessin et de
peinture. Néanmoins, les dispositions susvisées indiquent également les
conditions dans lesquelles les écrits et réalisations audiovisuelles des
détenus peuvent être diffusées. Il s’agit ainsi de contrôler la circulation de
la culture. Cela illustre de manière plus générale la volonté de maîtriser la
communication de tout objet tant vers l’intérieur de la prison que vers
l’extérieur. Cela n’empêchera pas Michel de transmettre, avec une grande
pudeur, un portrait de Barbara réalisé à partir d’une photo donnée par
celle-ci. Et le spectateur d’assister à un échange épistolaire qui sera
finalement mis au jour par l’administration incarnée par un directeur
d’établissement pénitentiaire bienveillant à l’égard de cette relation
interdite.
Les actions culturelles sont aussi une des missions de l’Université qui
s’implique ainsi activement dans le milieu carcéral. L’université de La
Rochelle conduit ainsi une action de partenariat avec la Maison centrale de
Saint-Martin de Ré en collaboration avec la Maison de la réussite et de
l’insertion professionnelle ainsi que le SPIP et l’Education Nationale. Une
rencontre “culture et prison” a d’ailleurs été organisée le 28 mai 2008 au
cours de laquelle ont été déposés les travaux de création des détenus. La
bibliothèque universitaire met aussi en œuvre une permanence documentaire
mensuelle à la Maison centrale et a plusieurs fois été le lieu d’expositions du
travail des détenus. L’association GENEPI créée en 1976 (Groupement Etudiant
National d’enseignement aux personnes incarcérées : http://www.genepi.fr) intervient en outre régulièrement dans
plus de 80 établissements pénitentiaires sous la forme de soutien scolaire et
d'activités culturelles et socio-éducatives, tout en menant une réflexion et
une action de sensibilisation sur la prison et la justice. En juin 2009,
l’association a organisé la première édition du festival des films
prisons-justice (Prisons : portes ouvertes).
Reposant sur le lien dedans/dehors, l’accès à la culture permet ainsi aux
détenus de développer leurs connaissances et leurs aptitudes dans une logique
de responsabilisation en vue de leur réinsertion. L’action en détention
apparaît crucial alors que les évolutions législatives actuelles, notamment la
loi du 25 février 2008 relative à la rétention de sûreté et à la déclaration
d’irresponsabilité pénale pour cause de trouble mental, mettent l’accent
sur le durcissement de la répression et l’enferment, y compris après
l’exécution de la peine.
Les mains libres est aussi un film qui, au travers de la relation entre
Barbara et Michel, révèle les paradoxes de la prison. Par son titre évocateur,
“les mains libres”, le film apporte une certaine nuance à l’image
d’enfermement que nous avons de la prison : des murs qui ne laissent rien
passer. La relation qui unit Barbara à Michel semble être condamnée dès le départ
comme le montrent les premières images du film où Barbara se fait tirer les
cartes par une voyante. Pourtant, l’improbable se produit et nous assistons, à
mesure que le film avance, à l’intensification de l’émotion jusqu’au point de
rupture. Une telle relation n’est pas admise par l'administration pénitentiaire
et les murs de la prison ne sont pas étanches à l’illégalité. C’est ainsi que
Barbara finira par transgresser la loi en facilitant les trafics auxquels
Michel s’adonne, leurs rencontres devenant alors plus difficiles et finalement
plus officielles. A l’émotion suscitée par la célébration du mariage et leurs
retrouvailles, succède une émotion tout aussi forte liée à la séparation.
Le maintien des liens familiaux et plus
généralement des relations humaines apparaît ainsi primordial pour la
réinsertion des détenus. Expérimentées depuis 2003, les Unités de Vie Familiale
(UVF) sont aujourd’hui en voie d’extension parallèlement aux parloirs
familiaux. Ces petits appartements permettent à des détenus de longues peines,
ne bénéficiant pas de permission de sortir, de recevoir pour une durée pouvant
aller jusqu'à 72 heures, plusieurs membres de leur famille. 13 établissements
pour peines disposent ainsi de 37 UVF. Le dispositif a été déployé en 2004 à la
maison centrale de Saint Martin de Ré en Charente Maritime. En 2010, 10 UVF
supplémentaires ouvriront leur porte. L’intérêt de ces UVF est qu’ils
responsabilisent les détenus puisque ceux-ci ont la charge de prévoir les
produits nécessaires à la préparation des repas. Cela évite une rupture trop
brutale entre l’encadrement strict dont le détenu fait l’objet en prison et sa
libération où il doit alors faire le ré-apprentissage de sa liberté.
C’est aussi l’absurde qui frappe le
spectateur. Après avoir surmontés la prison, Barbara et Michel se trouveront
finalement séparés par le décès de ce dernier dans un accident de moto un an
après sa sortie.
Avec Les mains libres, Brigitte Sy réunie les acteurs de l’Endroit
idéal. Le film est ainsi porté par l’actrice israélienne, Ronit Elkabetz,
fragile et sensible. Ce personnage contraste avec celui qu’elle incarne dans Jaffa
de Karen Yedaya sorti en 2009. Sur fond d’histoire d’amour entre une
israélienne, Mali, et un palestinien, Toufik, Jaffa met en lumière l’histoire
de deux peuples. Ronit Elkabetz y incarne la mère de Mali, fermée et pétrie
d’agressivité envers les arabes. Pour l’actrice, ce personnage symbolise l’état
émotionnel dans lequel se trouve la société Israélienne (http://www.allocine.fr/article/fichearticle_gen_carticle=18463499.html) À ses côtés, Carlos
Brandt, séduisant et tout en retenue. Equilibré, le film marque le spectateur
par ses dialogues sincères et épurés.
Maeva BORDIGNON, Etudiante à
l’Institut d’Etudes Judiciaires de la Faculté de droit de l’Université de La
Rochelle
Il y a une marge entre le durcissement de l'enfermement prévu par les multiples lois "récidive" et l'automatisation de l'aménagement des peines par la loi pénitentiaire.
La culture est un élément à part entière de la peine et, à ce titre, son rôle sur la réinsertion peut être difficile à évaluer : elle vient "d'en haut", de la loi elle-même, et est une quasi-obligation. En tout cas, ce billet donne envie !
Rédigé par : JBT | samedi 21 août 2010 à 16h25